Vincent Eymet
Ma perception du CHM et de la situation actuelle ? Vaste sujet ! Par où commencer ?
Sans doute par le début : mon parcours personnel. C'est en 1999 que je suis venu au CHM pour la première fois. Je ne connaissais pas du tout l'endroit, ni de réputation, ni d'une autre manière. C'est mon épouse (même si nous ne nous sommes mariés que l'année d'après) qui m'a fait découvrir le lieu. À l'époque, ses parents étaient encore en vie, et possédaient un bungalow au village de Hawaï. Elle a cru intéressant de ne jamais me révéler que l'endroit était naturiste, même si je m'en suis rapidement rendu compte une fois l'accueil franchi. C'était le début de l'été, je suis immédiatement tombé sous le charme de l'endroit. Car oui, à ce moment-là, il était encore possible de vivre à l'extérieur en été. La température y dépassait rarement 30 degrés. Les épisodes de chaleur (le terme de "canicule" était alors inconnu) atteignaient difficilement 34 degrés. Depuis, nous avons pris 10 degrés dans la tronche.
Durant quelques années, je n'ai pas compris ce que j'avais entre les mains. Nous revenions au CHM tous les étés. Puis, nous nous sommes mis à venir aux "petites vacances", celles de Pâques et de Toussaint. Un premier enfant est né, presque dans les vagues, puis un second (plutôt dans les dunes). Les deux ont grandi en courant dans les allées de Hawaï, en se cachant dans les mimosas, en jouant avec les pommes de pin, et en grimpant aux chênes. Très vite, ils se sont fait des amis, et leur petite troupe disparaissait pour des heures. Puis, des jours entiers. Jamais nous n'avons été inquiets pour leur sécurité ou leur bien-être. Pour ma part, chaque retour "à la maison" me déchirait littéralement le cœur ; c'est le CHM qui ressemblait de plus en plus à "la maison" ! Un jour, je me suis posé la question : pourquoi repartir ? Ou plutôt, comment rester ? La réponse est venue d'elle-même. J'ai commencé par venir seul, de plus en plus souvent, pour des séjours de plus en plus longs. J'avais la chance de pouvoir travailler à distance. J'ai fini par poser mon sac pour de bon au CHM une fois que les enfants furent suffisamment indépendants pour ne plus avoir constamment besoin de moi.
Et en parallèle, j'ai réellement découvert le CHM, son histoire, mais j'ai également compris la situation dans laquelle nous nous trouvions. Je me souviendrai toujours des mots de mon beau-père quand il décrivait leur arrivée sur le site, peu après sa création : "On est arrivés avec le fourgon. On nous a dit, mettez-vous là-bas, entre les buissons. Alors, on a garé le fourgon. Et puis j'ai fait comme tout le monde : j'ai pris des planches, et j'ai commencé à les clouer ensemble". Même si, après coup, il s'agit sans doute de souvenirs fantasmés, j'ai découvert qu'à la base, il s'agissait d'une initiative populaire, et que la gestion était effectuée en interne, par les propriétaires eux-mêmes. Et qu'à l'époque, il n'était pas question pour "les riches" de mettre un pied aussi haut dans le Médoc, sur cette côte sauvage. Eux préféraient le bassin. Le CHM, c'était pour le populo de base, oserai-je dire, les pauvres. Ceux qui vivaient sans eau et sans électricité, et de surcroît nus, les pieds dans le sable, éclairés par les étoiles (et aussi, avouons-le, une lampe à gaz) une fois la nuit tombée.
Depuis, la situation a malheureusement bien changé. Les bungalows se sont agrandis, modernisés. On a une ou deux voitures sur son emplacement, quand ce n'est pas davantage. On a parfois un étage, le satellite, un garage, un bateau, un camping-car géant ou une Ferrari garée devant. De véritables châteaux sur pilotis. Les routes ont été goudronnées, les réseaux ont été tirés. Et le pire fléau de l'humanité s'est abattu sur ce petit paradis : le capitalisme. Les requins se sont mis à massivement racheter les actions initiales (les autres ont presque toutes mystérieusement disparu à l'occasion des cessions et héritages), et ont fini par prendre le contrôle de la Socnat. Cette dernière a été rachetée par un premier grand groupe, qui a lui-même été racheté par un groupe plus important, et de fil en aiguille, nous en arrivons aux fonds souverains d'Abu Dhabi. Les actionnaires attendent avec avidité 25% de rentabilité sur leur investissement, chaque année. Le rêve est devenu un cauchemar pour les résidents comme pour les vacanciers. Les uns doivent s'acquitter d'une redevance qui double régulièrement, jusqu'à ce qu'ils soient dans l'incapacité de continuer. Les autres doivent réduire leur séjour car le budget vacances n'est pas extensible à l'infini. Nous ne sommes plus que des comptes en banque anonymes, invités à payer, encore et encore. Des sommes délirantes pour la plupart des ménages ; l'équivalent d'un loyer certes, mais la plupart des résidents ne viennent que quelques semaines par an. C'est du vol, tout simplement. Si on ne paie pas jusqu'au dernier centime, l'accès à notre bien nous est refusé. C'est le détroit d'Ormouz, les missiles en moins.
Et l'argument "c'est pire ailleurs" ne vaut pas grand-chose. Évidemment, c'est toujours pire ailleurs. Le capitalisme sait créer les attentes, et sait surtout adapter l'offre (et son coût) à la demande. Mais recentrons un instant sur le cas particulier du CHM ; car on pourrait se prêter à rêver. Les intentions initiales, en fondant le CHM, étaient de créer un fer de lance du naturisme. Revenons un instant sur ce terme, même si chacun y accolera la définition de son choix. Il s'agissait bel et bien de vivre "au plus proche de la nature" -- même si la 'nature', c'est vaste. Du moins, selon les rythmes imposés par notre biologie. Sans chercher à raser et bétonner la forêt. Et de façon plus simple, avec moins de tracas et de possessions matérielles ; et, par extension, moins de vêtements. Le CHM aurait pu devenir un modèle d'écologie et de solidarité ; il pourrait maintenant s'agir d'une enclave obéissant à une logique très différente. Nous pourrions disposer d'un système de production d'énergie propre et renouvelable (éolien, solaire, méthane) gratuite pour l'ensemble du site. Nous pourrions avoir mis en place un système de recyclage des déchets, au lieu d'installer des bennes pour tout acheminer en centre d'enfouissement, sans discrimination. Nous pourrions avoir des potagers collectifs, qui assureraient la production de fruits et de légumes pour tout le monde. On pourrait même rêver avoir quelques poules. Pensez à toutes les compétences que l'on trouve au CHM : des bricoleurs de génie, capables de réparer à peu près n'importe quoi. Des philosophes et des sociologues, des médecins et des artisans ; des armées de poètes et d'artistes en tous genres, et même quelques scientifiques, qui se plaisent à discuter des avancées de l'année écoulée lorsqu'ils se retrouvent. Autant de personnes séduites, à l'origine, par l'idée du 'naturisme', même si encore une fois, chacun met ce qu'il veut derrière ce terme. En tout cas, séduites à un moment ou à un autre par ce lieu que l'on aurait voulu mettre à l'abri des pratiques prédatrices qui sont en train de tout gâcher.
Je pense à une dernière chose : au cours des années, puis des décennies, j'ai vu la situation environnementale se dégrader. Quelqu'un se souvient-il de ce faux journal télévisé, en 2014, dont le but était d'avertir, avec un humour caustique, contre l'emballement du changement climatique ? On pouvait y voir une carte de France, où les températures atteignaient 35 ou 36 degrés, ponctuellement 38 degrés, et on nous présentait la chose comme un été moyen en 2040. La chose nous semblait alors risible, impensable, inimaginable. Nous ne sommes qu'en 2026, et nous devons désormais affronter des canicules meurtrières où l'on atteint les 44 degrés. Sans sourciller, on nous dit maintenant que c'est pas de bol, qui aurait pu prévoir ? Voilà où nous amène le capitalisme. Cette situation inadmissible est le résultat direct, prévisible et prévu depuis longtemps, d'une doctrine qui veut à tout prix maximiser les profits, au détriment de toute autre considération, et dont la "croissance" est basée sur l'utilisation de quantités déraisonnables d'énergie fossile (plus de cinq milliards de tonnes de carbone sont chaque année rajoutées dans l'atmosphère, soit 20 milliards de tonnes de CO2 environ). Nous savons les effets que ça a sur les écosystèmes et la biodiversité : nous sommes à l'origine de la sixième extinction de masse, et nous y assistons les bras ballants.
Je ne dis pas que nous aurions pu inverser la tendance si le CHM était resté fidèle à sa philosophie originelle. Mais je parlais plus tôt d'enclave dans la société, obéissant à des règles de fonctionnement alternatives. Le CHM aurait facilement pu devenir le lieu d'un foisonnement d'idées, où l'on aurait pu tester mille choses pour moins consommer, réduire nos émissions de gaz à effet de serre, généraliser l'utilisation de moyens de déplacement plus lents, mais neutres en émissions, et bénéfiques à la santé. Recycler ce qui peut être réparé, ou qui peut être transformé, et produire (au moins dans une certaine mesure) notre nourriture. Et surtout, consigner toutes ces idées, documenter les réussites comme les échecs, les pistes suivies, améliorées ou abandonnées. Garder une trace vivante de cette expérience, de façon à ce qu'elle soit reproductible ailleurs, et proposer une solution alternative au technosolutionnisme qui amènera, au mieux, quelques rares privilégiés à vivre sous des palmiers au nord de la Norvège. Je me demande s'il est encore temps.